
Les Mouchoirs jaunes du bonheur
Yôji Yamada - 1977
Premier film de Yamada que j’ai vu, il y a dix-sept ans précisément. Je l’ai revu hier après avoir un peu complété entretemps la filmographie de Yamada (60 films vus sur 91), et je dois dire que le deuxième voyage a été tout aussi rafraîchissant que le premier.
Les années 70 auront été pour Yamada quasi exclusivement torasaniennes. Sur vingt-quatre films réalisés, vingt seront consacrés à sa saga (presque la moitié sur son ensemble !). Autant dire qu’elle n’a laissé que des miettes pour d’autres projets, mais attention, quelles miettes ! Quatre films, quatre chefs-d’œuvre. Et le dernier de la liste,
Shiawase no kiiroi hankachi, écrase tout. Faisant écho à
Where Springs Come Late en ce qu’il se présente lui aussi un road movie, il est beaucoup moins sombre en ce qu’il utilise le cadre d’Hokkaido dès le début film, alors que
Where Spring s’embourbait d’abord dans un Japon moderne et industriel, avant de soulager ses personnages de leur désespoir en leur permettant enfin, d’arriver dans le cadre à la fois rude et idyllique du nord du Japon.
Ainsi, il ne faut pas un quart d’heure à Yamada dans Les Mouchoirs jaunes pour réunir Yusaku, prisonnier fraîchement sorti de prison (joué par Ken Takakura), Kinya, jeune homme tenant du zébulon maladroit (Tetsuya Takeda) et Akemi, jeune femme cherchant à oublier un chagrin d’amour (Kaori Momoi) dans une petite Mazda Familial circulant à travers les paysages sauvages d’Hokkaido. Et dès instant, le spectateur a chaud au cœur. Il se trouve bien, lui aussi, dans cette bagnole rouge parmi cet improbable trio, au milieu d’un décor vert truffé de bicoques en bois faisant comprendre la rudesse que peuvent mener certaines personnes à Hokkaido.
Pourtant, il y a des affres, des dissensions, des défis à relever pour ces trois personnages. Si Kinya est drôlatique, il fait moins sourire dans sa manière de faire la cour à Akemi. Si celle-ci semble apprécier le caractère joyeux de Kinya, son côté mâle dominant prêt à user du viol pour assouvir ses passions la refroidit et l’incite à prendre le train plutôt que de continuer à l’accompagner dans sa Mazda. Yusaku, rencontré par hasard et qui s’est vu proposé de l’accompagner, permettra, par sa présence calme et austère, de maintenir le liant qu’il y a au sein de cet improbable trio. Et si l’on a en tête Tora-san (chose que je n’avais pas en tête quand j’ai vu ce film la première fois), il y a dans sa relation à Kinya un peu du mentor qui va lui donner des leçons en amour (la scène où il le gourmande dans une chambre d’hôtel). Sa comparaison des femmes à des fleurs fragiles qu’il faut manipuler avec précaution, ou encore sa consternation au fait de savoir que Kinya vient de Kyushu et qu’il ne se conduit certes pas comme un homme de Kyushu (apparemment les hommes de là-bas ont la réputation d’être droits, carrés) ont tout pour rappeler Tora-san. D’ailleurs, en parlant du loup, Kiyoshi Atsumi apparaît dans le rôle d’un officier de police. D’ailleurs à un moment clé puisque ce sera l’instant qui permettra de révéler à Akemi et Kinya qui est cet homme et ce qu’il a fait pour avoir connu la prison (un meurtre). De quoi les faire fuir, mais ils attendront de le voir sortir du poste de police (un malheureux contrôle routier a valu à Yukasu cette mésaventure) pour continuer ensemble leur route. A cet instant, je me suis dit : « C’est ça, l’effet Tora-san ! Ils l’ont vu en compagnie de ce flic amical joué par Atsumi, automatiquement ils ont dû se dire que ce n’est pas le mauvais bougre. »
La suite sera un long récit entrepris par Yusaku dans la Mazda, autant pour apaiser d’éventuelles craintes chez les deux jeunes, que pour vider son sac, y voir plus clair dans la décision qu’il va devoir prendre très vite : voir la femme (Chieko Baisho) qu’il a forcée à accepter le divorce au début de son incarcération (pour lui, elle était encore jeune et belle, il était inutile qu’elle souffre inutilement à l’attendre), afin de vérifier si, malgré tout, elle serait prête à reprendre son histoire avec lui. Bien entendu, les retrouvailles peuvent être douloureuses s’il s’aperçoit qu’elle a refait sa vie avec quelqu’un d’autre… À l’intérieur de la Mazda, au milieu de ces flashbacks, au milieu de ces paysages hokkaidesques, on se tient sage, on écoute, poli, respectueux, presque la larme à l’œil, enfin scrutant fébrilement dans le décor, quand le trio sera enfin au point d’arrivée, certain mouchoir jaune flottant dans le paysage.
Un film merveilleux qui en plus aura eu le mérite de permettre à Ken Takura de donner enfin une nouvelle direction à sa carrière, après trop, beaucoup trop de films de samouraï et de yakuza.