
L'Intendant Sansho
Kenji Mizoguchi - 1954
Le palmarès du festival de Venise 1954 est cocasse. Lion d’or attribué à… Roméo et Juliette de Renatto Castellani (gné ?). Lion d’argent attribué à… La Strada, Les Sept Samouraïs, Sur les Quais et l’Intendant Sansho. Quelle drôle d’idée a pu germer dans la tête des membres du jury pour sacrer une œuvre académique tombée dans l’oubli plutôt qu’un des quatre chefs-d’œuvre ? Sans doute une méfiance à l’égard de films trop sombres, trop clivants, dans une époque de guerre froide où le festival est influencé par le Vatican et une volonté de respectabilité morale. Il y a aussi le fait que Kurosawa avait obtenu en 1951 le lion d’or pour Rashomon, avec pour conséquence la révélation d’un cinéma japonais que l’Occident ignorait. Donner de nouveau la récompense suprême trois ans plus tard à un film japonais venait sans doute trop tôt.
Mais après tout peu importe. Pour ce qui est du travail du temps, la Mostra de 1954 est un cas d’école. Roméo et Juliette n’est cité par aucune étude sérieuse, tandis que les quatre autres font partie des plus grands films de l’histoire du cinéma. Et L’Intendant Sansho, réalisé un an après Ugetsu (ça c’est un diptyque qui a de la gueule !) vaut largement sa flatteuse réputation.
On y suit la trajectoire tragique de deux enfants, Zushiô et Anju. Leur père, maire d’un village, a été envoyé en exil pour le punir d’une attitude trop bienveillante envers les pauvres. Son épouse et ses enfants rejoignent alors leur village natal mais sont en chemin attaqués par des brigands. La mère devient prostituée tandis que Zushiô et Anju rejoignent l’armée d’esclaves de l’intendant Sansho, figure d’autorité méprisable, exacte antithèse du père des deux enfants.
C’est le premier aspect intéressant de L’Intendant Sansho. Cette plongée dans le monde des 奴婢 (nuhi), les esclaves constituant une des plus basses castes. L’amateur de mangas (je veux dire : de bons mangas) se souviendra sans doute du fabuleux Kamui-den, de Sanpei Shirato. On a la même plongée dans cette injustice sociale émaillée de scènes brutales. Quand on chope un esclave en train de chercher à s’évader, on le marque au fer sur la gueule. Dans le cas de la mère devenue courtisane, on lui coupera carrément le tendon pour l’empêcher de récidiver. Dans cet univers sans espoir, les années finiront par user Zushiô qui, oubliant les paroles de son père lui expliquant que les hommes ont les mêmes droits, deviendra lui aussi brutal, appliquant lui-même sans hésiter la sentence du fer à un vieillard qui a tenté de s’évader.
On songe ici à Ugetsu en ce que dans les deux cas, deux personnages masculins perdent leur boussole morale. Dans Ugestu, Genjûro est égaré par le désir tandis que dans Sansho, Zushiô voit son âme détruite par ce système incarné par l’intendant. Autre point commun, le temps finit par agir comme un révélateur de leur égarement. À cela s’ajoute le rôle des femmes, toujours lucides. Elles, elles n’ont pas besoin de boussoles, elles savent d’instinct ce qui est bon et juste. Ainsi cette scène cruciale dans Sanshô où Zushiô et Anju ont pour mission de déposer dans le forêt une vieille esclave pour qu’elle soit dévorée par les premières bêtes venues. Anju saura bouleverser son frère, faire resurgir en lui le Zushiô d’autrefois qui prendra alors sur ses épaules la vieille infirme et s’évadera. Zushiô n’aura plus qu’à se suicider pour éviter de révéler sous la torture la direction prise par son frère. Comme pour Ugestu, la perte féminine (et même double avec la perte de la mère) agit comme un virage moral qui achèvera de faire prendre au protagoniste masculin une bonne direction pour la suite de sa vie. Ayant su plaider sa cause auprès du Premier ministre, Zanshiô retrouve son nom, ses droits, et même bien plus puisque le ministre lui octroie le poste de gouverneur dans la contrée où se trouve justement l’intendant Sansho. La rédemption sera en marche, le jeune homme pourra enfin appliquer les préceptes de son père en broyant Sansho et émancipant les esclaves… quitte à affronter un système féodal pour lequel il est encore trop tôt pour songer à se passer de la caste des nuhi.
Dénonciation frontale du pouvoir, de l’administration, de l’obéissance. Maigre consolation à la fin. Non, décidément, Sansho n’avait pas les meilleurs atouts pour remporter le lion d’or. Par contre, pour remporter l’adhésion de spectateurs qui aiment à ce qu’on leur raconte une histoire si possible avec de puissants moyens formels (comme pour Ugestu, petit éblouissement concernant les compositions, usage par ailleurs subtil du fondu pour créer un flashback), L’Intendant Sansho sortira grand vainqueur (allez, à égalité là aussi avec la Strada, Les Septs Samouraïs et Sur les Quais).