
Les Chaussons Rouges
Michael Powell et Emeric Pressbuger - 1948
Enfin l’occasion de compléter un peu la filmographie de Powell/Pressburger en voyant ces Chaussons rouges qui, par leur sujet, avaient tout me plaire.
Il y a d’abord le choix du spectacle de ballet. Pas non plus que je sois un inconditionnel du genre (même si j’ai pu voir des choses vraiment stimulantes), mais il est à mes yeux un cousin de l’opéra annonciateur du cinéma, c’est-à-dire un spectacle total fusionnant plusieurs arts, avec ce que ça peut engendrer comme tensions entre les différents créateurs, ici le compositeur, le chorégraphe, le décorateur et les artistes.
Durant la première heure on assiste ainsi au projet d’un fameux chef de troupe, Lermontov, celui de monter Les Chaussons Rouges, d’après un conte d’Andersen. On assiste au recrutement, particulièrement celui de Julian Craster pour la partition et celui de Victoria Page pour remplacer la danseuse étoile Irina Boronskaya. Les deux jeunes gens y découvrent les petites magouilles du métier (Craster s’est plaint auprès de Lermontov d’avoir été plagié par le précédents compositeurs, chose que Lermontov minimise) mais surtout l’effervescence et le désir de perfection artistique de Lermontov. Ce dernier n’a d’ailleurs pas vraiment caché son mépris quand il a appris que la Boronskaya quittait la troupe pour faire un beau mariage. Pour lui, l’Art est plus important que tout, à commencer la vie.
Et de fait, quand arrive au milieu du film cette séquence de dix-sept minutes restituant la première des Chaussons Rouges, on ne peut qu’acquiescer. Séquence fabuleuse qui semble-t-il a été critiquée à son époque par les amateurs de ballet, estimant qu’elle était par trop irréaliste. Ici on a envie de répondre : encore heureux ! Fusionnant différents arts, le ballet ajoute ici l’ingrédient cinématographique pour créer une expérience folle qui m’a rappelé la séquence du Broadway Melody Ballet dans Chantons sous la pluie. Mais précédant le film de Donen de quatre ans, celui de Powell et Pressburger propose une séquence plus intense, plus foisonnante, plus audacieuse. Évidemment qu’elle est irréaliste, évidemment que Victoria ne peut se mouvoir ainsi d’un décor à l’autre en faisant fi des limites matérielles de la scène. Mais c’est peut-être aussi parce est cette dernière est sublimée par le subconscient d’une artiste qui, à cet instant, ne fait qu’un avec son art. Pourtant, de manière subliminale, le visage de Craster apparaît, comme une image inconsciente de ce que la vie peut apporter de tentation amoureuse. Mais aussitôt celui de Lermontov surgit : l’ivresse de l’art avant tout.
Cette dualité sera à l’œuvre dans la deuxième moitié du film. Victoria et Craster tomberont amoureux et fileront le parfait amour, suscitant colère et mépris de Lermontov qui décidera de les remplacer, les estimant dorénavant vidés de toute force artistique. Mais c’est là qu’il se trompe. Au-delà des écœurantes mignardises de la passion naissante, l’amour peut devenir un moteur créatif, comme en témoigne une ébauche de partition qui tombe entre les mains de l’équipe de Lermontov et qui montre que le jeune compositeur n’a rien perdu de sa fougue créatrice.
Et il ne peut qu’en aller de même pour Victoria qui, rabibochée avec Lermontov, accepte de reprendre Les Chaussons Rouges le temps d’une représentation unique. Mais c’est alors qu’intervient le facteur humain. Si, en théorie, art et vie pourraient positivement s’influencer, en pratique, il faut prendre en compte les personnalités problématiques des principaux représentants des deux facettes. Craster n’accepte pas que Victoria retourne auprès de Lermontov. Lui, ce qu’il veut, c’est avoir sa muse perpétuellement à ses côtés, tandis que Lermontov crachera de nouveau son mépris et ses insultes quand il apprendra que Victoria, alors que la représentation des Chaussons Rouges est sur le point de commencer, s’apprête à le lâcher pour retourner à Londres auprès de Craster. Il parviendra cependant à l’emporter. « On n’a qu’une vie, et la vôtre et la danse. » « Vous allez danser comme personne n’a jamais dansé. » Paroles funestes. Effectivement, Victoria effectuera une danse, mais ce ne sera pas celle escomptée. Désespérée, Victoria laissera son subconscient l’envahir alors qu’elle commet l’erreur de chausser les chaussons rouges avant d’entrer sur scène (dans la pièce, son personnage n’enfile les chaussons surnaturels qu’après une scène d’introduction). Elle devient alors le personnage du ballet, mais dans le réel, dans cette vie qui lui refuse l’art, du moins dans ce qu’il suppose de perfection, presque de sacré (à un moment, Lermontov avoue que l’art est pour lui une religion). Et comme l’héroïne de l’histoire, elle deviendra elle-même héroïne malheureuse, mais de
son histoire, avec la seule issue possible à cette réconciliation impossible entre vie et art.
Finalement, Les Chaussons Rouges, c’est un peu Anna Karénine faisant des pointes et des entrechats.