
The Rainbow Seeker
Yôji Yamada - 1996
Tetsuo Takaha meurt le 31 octobre 1995.
Kiyoshi Atsumi meurt le 4 août 1996.
Cela fait beaucoup pour Yamada. L’opus 48 avait en partie pour toile de fond le séisme de Kobe. Là, c’est un autre séisme qui tremble sous ses pieds. Lors d’un hommage à son acteur fétiche au studio d’Ôfuna où 36000 admirateurs viennent malgré une chaleur de plomb, le réalisateur prend la parole, forcément très ému, et bat sa coulpe, s’accusant de ne pas avoir assez pris la mesure de la maladie de son acteur, de l’avoir trop sollicité. Mais d’un autre côté, Atsumi aurait-il été si heureux d’être mis à l’écart pour prolonger sa vie de quelques semaines (ou peut-être l’écourter d’ailleurs), de se sentir inutile alors que l’attendait son travail pour porter un peu plus haut la légende de son personnage ? À mes yeux l’aveuglement de Yamada n’est pas à blâmer. Pour ces deux artistes qui vivaient de leur art, faire des films étaient autant de missions qui supplantaient les soucis périphériques, à commencer par la santé.
Et justement, comment panser ses plaies après un telle perte ? Pour Yamada, c’est tout simple : en faisant un film. Précisément un film sur le cinéma, aussi bien l’art que le lieu où on le projette. Et comme il s’agit de rendre hommage à Atsumi, Yamada réunit nombre d’acteurs qui auraient dû jouer dans l’opus 49 de Tora-san, à commencer par Chieko Baisho, Gin Maeda, Hidetaka Yoshioka et Yuko Tanaka qui aurait dû en être la madone. Et bien sûr, comme il faut un acteur bonhomme et rêveur pour évoquer Atsumi, il choisit Toshiyuki Nishida, dans le rôle de Katsuo, patron d’une salle de cinéma dans la petite ville de Wakimachi, à Shikoku. Lui, projeter des blockbusters comme Retour vers le futur (malicieusement, un plan nous montre à un moment un téléviseur où un présentateur annonce la diffusion du film de Zemeckis) ne l’intéresse pas. Ce qu’il aime, c’est partager des classiques, qu’ils soient japonais (Voyage à Tokyo), français (Jeux interdits) ou américains (Singin’ in the rain).
Un jour, il prend pour employé un jeune qui a fui sa famille après une violente dispute avec le paternel (évidemment le personnage de Yoshioka). Un lien de maître à disciple va se tisser, rappelant évidemment un autre duo. Katsuo est par ailleurs amoureux de Yaeko, patronne d’un petit bar. On s’en doute, l’histoire ne se terminera pas de manière heureuse, mais ce n’est pas grave, car Katsuo a un allié de taille pour soigner ses plaies : le cinéma. Et là, on est prié de sortir les mouchoirs quand arrive la scène où Katsu et Ryo, seuls dans la salle, se matent le tout premier Tora-san. C’est un fulgurant bond dans le temps pour le spectateur qui, depuis plusieurs années, était habitué à voir un Kiyoshi atsumi languissant au visage boursouflé. Et voir le personnage de Nishida, terrassé par les larmes à la fin, sans doute autant secoué par sa débâcle amoureuse que par son côté réceptacle des émotions véhiculés par un film, est significatif. Tora-san, porté par la grandeur d’un Atsumi dans la fougue de sa jeunesse, est de ces personnages qui touchent l’âme.
Et l’hommage ne s’arrêtera pas là, puisque Yamada livrera peu après quelques clins d’œil qui achèveront de faire de ce film non seulement un élégant hommage à Kiyoshi Atsumi, mais encore un film sur le cinéma que je trouve personnellement plus réussi (parce que plus touchant) que Kinema no Tenchi.