Tora-san 50
C'est dur d'être un homme : Tora-san pour toujours
Yôji Yamada - 2019
Fêter les 50 de Tora-san… oui, mais comment faire ? Tout simplement en développant et complexifiant la structure de Tora-san 49, comprenez en faisant un va-et-vient entre l’époque contemporaine et des extraits d’épisodes antérieurs. Avec une nouvelle fois pour personnage central, Mitsuo. Sur le papier, pourquoi pas ? Mais ça demande au spectateur fan de la saga de s’y frotter et, peut-être, courir le risque d’être déçu.
En fait, ce qui m’a déçu, c’est surtout le générique. Après Aki Yashiro, c’est Keisuke Kuwata, leader de Southern All Stars qui interprète la chanson emblématique. En fait, Yamada, fan de Kuwata, l’avait entendu un jour interpréter la chanson et, enthousiaste, lui avait proposé de faire de même pour le nouveau volet – proposition qu’il accepta avec joie. OK, très bien, cool pour les deux. Moi, j’ai détesté. Normalement, lors du générique, on a droit à des scènes apaisantes et gentiment comiques le bord de l’Edogawa. Là, voir Kuwata himself en train de vibratoïser à fond les ballons dans des postures donnant l’impression d’assister à un mauvais numéro d’enka lors du Kouhaku, j’ai failli arrêter le film au bout de cinq minutes ! On arguera peut-être qu’après tout, l’enka est raccord par rapport à une certaine culture populaire qu’incarne Tora, mais à ceci je repondrai que la version d’Atsumi, en dépit de sa maladresse au chant, est infiniment plus touchante et poétique (et qu’importe si la version de Kuwata intègre un couplet que l’on n’entendait pas dans les génériques). Bref, à mon sens une grosse faute de goût de la part de Yamada, mais peu importe car ce défaut mis à part, le reste est à la hauteur des espérances.
Et pourtant, je vous prie de croire que ça fait tout drôle de revenir à Shibamata. Un petit côté « bal des têtes », cette section dans Le Temps Retrouvé où le narrateur revoit des connaissances un bon paquet d’années après les avoir vus pour la première fois. Après, rien de sarcastique non plus. Mais on est un poil gêné. Retrouvant Sakura, Hiroshi (dans un autre film, c’est tout juste si je l’aurais reconnu !) et même Akemi, on a un curieux sentiment de familiarité et de distanciation. J’ai craint de rudes retrouvailles, surtout quand Jun Miho (59 balais) a commencé à cabotiner. Irrésistible quand elle jouait Akemi jeune, je l’ai trouvé d’emblée irritante dans sa manière de surjouer l’exubérance. Mais on s’y habitue, surtout quand on commence à comprendre que, finalement, ce côté irritant ne fait que reproduire… celui de son père.
De feu Tako précisément, car le temps a fait le ménage dans la galerie de personnages tant aimés. L’oncle et la tante ne sont plus – et Sakura et Hiroshi habitent désormais chez eux. Finie aussi la boutique de dangos qui laisse la place à un petit salon de thé. Quant à Tora… à aucun moment les circonstances de sa mort ne sont évoquées. Pour le spectateur japonais qui a depuis toujours superposé le personnage et l’acteur, cela n’a pas d’importance, le célèbre colporteur ne peut qu’avoir disparu, inutile de le préciser.
Et c’est là que les extraits choisis par Yamada sont autant de claques. Dans l’opus 49, l’écart temporel « n’était que » de dix-sept ans. Là, c’est rien moins que cinquante puisque le film pioche dès le début du côté du premier opus, réalisé en 1969. Et forcément, passer des visages parcheminés de Sakura et d’Hiroshi à ceux de leurs personnages à l’époque où ils se contait fleurettes, ça fait un choc (d’autant plus que les flashbacks utilisent le matériel restauré en 4k) ! Et choc aussi de voir celui de Kiyoshi Atsumi quand il campait un Tora-san débordant d’énergie, de mauvaise foi, de colère, de tous ces sentiments qui faisaient qu’on l’adorait, très loin du Tora-san fatigué et malade de la fin. En ce sens, Tora-san 50 est dans sa structure infiniment plus marquant et réussi que Tora-san 49 pour ce qui est de susciter l’émotion (d’un autre côté, ce n’était pas difficile). Et pour qui n’aurait jamais vu de films de la saga, il peut être vu comme une porte d’entrée intéressante car présentant un joli échantillon de scènes, une sorte de petite anthologie représentative du caractère du camelot et de ce mélange de rire et de larmes qu’il véhiculait.
Et au milieu de ces extraits, Mitsuo poursuit sa vie, donc. On apprend qu’il est veuf depuis six ans, qu’il a une fille de l’âge de celui Izumi quand il était amoureux d’elle au lycée, enfin qu’il est écrivain. Et comme par magie, la même Izumi, qui lui a malgré tout échappée à la fin de l’opus 48, réapparaît devant lui. Là, il faut reconnaitre une chose, la bijin, âgée de 45 ans, a fort bien franchi les deux décennies. Va-t-elle tomber dans les bras de son ancien soupirant ? En fait, comme on apprend qu’elle est mariée et qu’elle a des enfants, on se dit que les chances sont minces et que ce n’est pas le problème. Là aussi, on songe au Temps retrouvé quand le narrateur revoit des visages appartenant à des femmes dont il avait été autrefois amoureux, sans pour autant ressentir de nouveau ce sentiment. Izumi permet en fait à Yamada d’exprimer son besoin d’ausculter le monde et ses problèmes. Travaillant pour l’UNHCR (instance de l’ONU s’occupant des réfugiés), elle permet d’aborder le problème des réfugiés à un public japonais pas forcément féru des informations sur l’international, mais aussi d’aborder le problème du vieillissement de la population (avec sa mère et surtout son père – malheureusement pas joué cette fois-ci par Akira Terao, j’ignore pourquoi), enfin de soulever cette question, au détour d’une conversation avec sa supérieure dans un taxi : est-ce que les Japonais sont heureux ? Cette fameuse quête du bonheur, ce thème obsessionnel que Yamada n’a eu de cesse de traiter dans tous ses films.
Enfin, le film se termine par une belle idée qui, là aussi, a une saveur proustienne. À la fin du Temps Retrouvé, le narrateur sait qu’il en a fini avec la vie mondaine, que désormais il ne se consacrera qu’à une seule chose : l’écriture (et le sujet sera probablement ce qu’il a écrit durant plusieurs milliers de pages). Mitsuo, lui, décidera d’écrire sur son oncle et c’est un peu comme si tout à coup Yamada le scénariste démiurge de la saga se fondait dans son propre personnage, invitant le spectateur à reprendre depuis le début la geste torasanienne. La boucle est bouclée, et c’est tout naturellement que l’on peut entendre les paroles d’Otoko wa tsurai yo, cette fois-ci entonnées par Kiyoshi Atsumi. Le film s’achève sur un plan de Tora-san, jeune, de dos marchant face à la mer… c’est fou comme le cinéma peut avoir un étonnant pouvoir lacrymal !