
Rashômon
Akira Kurosawa - 1950
On le sait, Rashomon tient essentiellement sa réputation de sa construction narrative à coups de flash-back. En littérature, rien de particulier, les récits enchâssés, les analepses étant monnaie courante. Mais là, l’originalité tient d’une temporalité en trois strates. L’une renvoyant au présent du récit « enchâsseur » à partir duquel vont se faire les autres, les deux autres renvoyant à deux moments du passé, la première récente (celle de l’interrogatoire des témoins d’une sombre affaire de viol et de meurtre), l’autre plus éloignée (ladite affaire qui met aux prises un samouraï, son épouse et un bandit de grand chemin).
À cela s’ajoute un effet pièce de théâtre à la Pirandello (on songe à A chacun sa vérité), avec une reconstitution sans cesse renouvelée, à chaque fois différente de la précédente et avec pour effet de relativiser la notion de vérité, le mystère étant au fur et à mesure du film davantage épaissi qu’obscurci.
Mais au-delà de cette structure qui court le risque de créer un effet de lassitude (en tout cas pas pour moi, j’ai trouvé que Kurosawa a trouvé le bon nombre de reconstitutions pour rendre son film intriguant et non languissant), j’ai surtout apprécié l’opposition le traitement stylistique des flash-backs. Car ce ne sont pas n’importe quels flash-backs. Ils sont le fait d’esprits égoïstes, soucieux de l’image qu’ils doivent laisser d’eux-mêmes dans cette histoire. Ainsi le bûcheron, à l’origine du premier flash-back, celui de la découverte inaugurale d’un meurtre. Deux minutes durant, Kurosawa nous le montre marchant dans la forêt, la camera virevoltant ad nauseam autour de lui. Répétition lassante ? Manque d’imagination du réalisateur ? Non, il faut juste voir la scène comme dotée d’un miroir grossissant agrandissant les qualités du bûcheron qui apparaît comme un homme affairé, droit, pas paresseux pour deux sous dans son travail. On épouse son point de vue, un peu comme si le bûcheron, à travers son témoignage, sa manière de présenter les choses, devenant son propre metteur en scène. Et il n’en ira pas autrement des témoignages des autres personnages, à savoir celui du brigand, de l’épouse puis du mari défunt (hallucinante reconstitution de son témoignage par le biais d’une chamane). Chacun de leurs récits est truffée de miroirs déformants, accentuant leurs qualités et déformant les défauts des autres, autres dont le visage se fait grimaçant, plus proche d’un masque de théâtre que d’un visage humain. D’ailleurs, cette théâtralité se fait aussi par le maquillage (le visage de Mifune dégoulinant de sueur) ou par la voix (les éructations et les rires de l’épouse).
En contraste, le dialogue entre les trois hommes discutant de l’affait paraît beaucoup plus neutre. Et pourtant, dans les dix dernières minutes on retrouve une trace de cette hystérisation, de ces hideuses grimaces qui mettent à nu les faces cachées de l’âme humaine, avec le passant qui, découvrant qu’un bébé abandonné à côté d’eux est accompagné d’un magnifique kimono (laissé par les parents sans doute en guise de dédommagements pour la personne qui recueillerait l’enfant), s’en empare sans vergogne, estimant que de toute façon, comme l’humanité est le royaume de l’égoïsme, il n’y a pas à se gêner.
Et c’est toute la beauté de l’ultime scène qui est ainsi préparée. À tous ces visages humains, fantasmatiques ou réels, qui ont été hideusement déformés, Kurosawa termine avec celui du moine et surtout celui de Takashi Shimura. Les esprits d’un indécrottable cynisme pourront arguer que son personnage, en recueillant le bébé, essaye de se donner à lui-même une belle image avec cet exemple de « pitié dangereuse », pour reprendre le titre du roman de Zweig. Absurde. Remarque à mon sens absurde car c’est ne pas tenir compte combien l’acteur, dans la filmographie de Kurosawa, fait figure d’archétype de l’honnête homme désintéressé. Et à ces plans vaniteux du début le montrant marcher à toute vitesse dans la forêt pour pratiquer son métier, répond l’ultime plan où il marche face au spectateur, sans plans inutiles, lentement et le visage serein, comme ramené à la vie. Il n’en ira pas autrement des personnages que jouera Shimura quelques années plus tard (dans Vivre et Les Sept Samouraïs).