
Rébellion (Jōi-uchi: Hairyō zuma shimatsu)
Masaki Kobayashi - 1967
Cinq ans après Harakiri, Kobayashi remet le couvert avec un jidai-geki où il sera question d’une révolte contre l’autorité. Rien de surprenant venant de quelqu’un qui a un jour confié :
Tous mes films parlent de résistance au pouvoir. C’est le sujet de Harakiri, bien sûr, et aussi de Rébellion. Je suppose que j’ai toujours contesté l’autorité. Ç’a été le cas dans ma vie personnelle, y compris quand j’étais à l’armée.
Dans Rébellion, il faut attendre un quart d’heure pour que la première manifestation de cette résistance se produise. Ou plutôt « tentative de résistance ». Un seigneur, Isaburo Sasahara (Toshiro Mifune), se voit fortement incité par le chambellan de son Daimyo à donner comme épouse à son fils dame Ichi, concubine qu’il a délaissée pour une autre (alors même qu’elle lui a donné un enfant). Pour Isaburo et les siens, c’est un peu fort de café car cette dame Ichi, ils ne la connaissent pas. Mais plutôt que de le dire trop frontalement, Isaburo joue la carte d’un prudent « c’est trop d’honneur, nous sommes indignes, nous ne pouvons accepter ». La rébellion est encore contenue.
Problème : l’acceptation du mariage vient de son fils Yogoro qui affirme qu’il faut respecter la volonté de Daimyo. Esprit servile ? Pas sûr, on a surtout l’impression chez lui d’une pulsion amoureuse, comme s’il savait qu’il ne pouvait qu’aimer dame Ichi. Bonne intuition car le couple est peu de temps présenté par Isaburo lui-même comme idéal, et Ichi ne tarde pas à donner à son mari une petite fille, Tomi.
Seulement, voilà : la raison de la répudiation d’Ichi vient de son comportement : outrée de voir que pendant son accouchement elle a été remplacée par une autre, et encore plus scandalisée de voir qu’aussi bien la nouvelle concubine que le daimyo n’ont montré aucun signe de gêne à son encontre quand elle est revenue, elle a osé une rébellion sacrilège en se prenant physiquement aussi bien à la concubine qu’au daimyo. Pour Isaburo, présenté comme un bretteur invincible mais inoffensif du fait de la paix qui s’éternise, et surtout malheureux du fait d’un mauvais mariage qui l’a obligé durant vingt ans à courber l’échine, c’est une sorte de révélation. Non seulement cette Ichi est une femme estimable, mais il va être de son devoir de faire en sorte que son fils soit heureux avec cette épouse exemplaire.
Ce ne sera pas le cas avec une mauvaise nouvelle : le daimyo a perdu son fils unique, perte qui l’oblige à considérer comme héritier l’enfant qu’il a eu avec Ichi. Mais comme il n’est pas convenable que la mère d’un héritier soit entretemps devenue l’épouse d’un simple samouraï, il donne l’ordre à la famille Sasahara de lui rendre Ichi !
Et c’est le moment qu’attend le spectateur.
Le père Isaburo (incarné par Mifune, rappelons-le bien) jusque là encaissait sagement, mais là, avec cette perle de rébellion à proximité qu’est Ichi, sevré de batailles qu’il est, le voilà enfin qui passe en mode « tu vas l’avoir ta putain de guerre ! » Et si le spectateur buvait du petit lait devant une exposition à la fois lente et passionnante (avec notamment une bonne utilisation d’un double flashbacks enchâssés), il n’a plus qu’à sortir le popcorn devant la team Sasahara father & son qui redouble de mépris et d’insultes envers ceux qui osent leur demander en plus de se faire seppuku ! Et pas n’importe quelles insultes. Vous voulez qu’on se fasse harakiri ? OK, d’accord, pas de problème, mais à une condition : apportez-nous en échange les têtes du Daimyo, du Chambellan et du Conseiller ! dira un Isaburo foutrement classe et sarcastique à un envoyé du Daimyo. Pour la première fois qu’il est né, Isaburo se sent vivre pleinement (c’est lui qui l’affirme). La rébellion comme moyen infaillible de donner un sens à son existence.
Bref, la bataille semble inévitable, on se frotte les mains et d’autant plus que Tatewaki Asano (Tatsuya Nakadai), l’officier en charge de la surveillance des frontières et qui connaît bien la valeur guerrière de son ami, met en garde les éminences grises du daimyo qui décident d’envoyer des hommes pour buter Sasahara : « Ça va être une boucherie. » Mais évidemment pas pour ce dernier. Ouais, la « putain de guerre » ramboesque va bien avoir lieu.
J’évoque Tatewaki Asano, mais là aussi, ce n’est pas la moindre des promesses du film puisque, en plus de faire miroiter une rébellion toute en rage et en coups de katana, il y a aussi la promesse d’une possible association Toshiro Mifune / Tatsuya Nakadai pour botter le cul ensemble des bataillons envoyés par l’horrible Daimyo. J’ai cependant été naïf car le sens du devoir d’Asano l’obligera à affronter son ami. N’empêche, le duel sera du miel aux yeux du spectateur, duel qui ne sera pas même la conclusion du film puisque Kobayashi garde dans sa manchette une scène qui fera écho à la conclusion de Harakiri.
Allez, pour faire simple, Rébellion est une merveille de jidaigeki. Va-t-il aux mêmes hauteurs que Harakiri ? En tout cas c’est un chef-d’œuvre qui, certainement moins édifiant et hératique que le premier film, saura, pour ceux qui seraient rebutés par l’austérité d’Harakiri, davantage plaire par l’échantillon varié d’humanité qu’il propose.




